© 2023 par Anne Lou. Créé avec Wix.com

Veilleurs, (Fake Shells) 2018

Grès

Hauteur : 10 cm , largeur variable

A glisser dans la main d’une personne proche de la mort, et à y laisser, idéalement, afin qu’elle soit inhumée avec, afin de lui assurer un bon passage dans l'au-delà.

« Ici règne, le jour, une atmosphère de douleur et de non-espoir. Certains râlent, d’autres toussent, soupirent ou bien-même se plaignent, seuls ou auprès du personnel, dont le contrat de travail n’autorise pas l’humanisme nécessaire à un rapport sain entre deux personnes. Le stress, la tension, l’énervement sont palpables, fruits d’un système privilégiant le rendement à un travail bien fait, altruiste et bienveillant.

 

Ici règne, la nuit, un silence pesant d’attente. Celui de la mort, trop lente à venir, et pourtant déjà bien trop odorante. Quelques quintes de toux résonnent encore, quelques cris aussi, ayant raisons des mauvais rêves de certains ou des réminiscences douloureuses des autres. La vue et l’ouïe sont troublées et le rapport au personnel désormais plus difficile encore, causant des hurlements, de la violence physique et des insultes, résultats de rapports humains trop conflictuels en journée.

 

Ici la vie est triste, le jour et la nuit, ponctuée d’humeurs changeantes et de fantômes du passé, ou bien même de l’avenir. Le jour on subit, et la nuit on prie, tendant l’oreille afin d’entendre l’objet désiré. Une

menace pour le personnel, apeuré à l’idée de traverser l’établissement dans le noir, mais un souhait pour les résidents, qui n’attendent parfois qu’une chose : la renaissance.

Alors l’ascenseur s’ouvre, monte ou descend, aidant le visiteur dans sa démarche. Nous sommes assis, et d’un coup les portes s’ouvrent, la lumière se diffuse, et pourtant il n’y a rien. Rien que nous puissions voir, nous qui sommes assis, en blouse blanche, devant la télévision, attendant le moment fatidique ou nous devrons réveiller les résidents un par un pour changer leur protection.

 

Ici les gens sont tristes, le jour et la nuit, car personne n’a de réelles conversations, ne mange sainement, ne dort paisiblement, ne boit ou ne lit pour étancher sa soif ou son désir de savoir. Les livres sont vieux et immobiles, le programme télé pauvre et débile, et les couloirs vides. Parfois on se prend un fauteuil ou un déambulateur, dans l’obscurité. Alors on le regarde, et on le méprise. Absurde et laid. On reprend son chemin et on tourne la tête d’un coup, effrayé à l’idée d’avoir aperçu quelque chose, effrayé à l’idée d’être faible et d’être dans l’incapacité de bouger ne serait-ce qu’un doigt. Effrayé à l’idée de la mort, qui nous touche aussi, car on est nu sous notre blouse blanche, nu sous le vêtement qui matérialise notre besogne insensée. On tomberait que personne ne viendrait nous sauver. Tout le monde s’en fou. Car nous ne servons en réalité à rien ; nous sommes là pour déculpabiliser les Grands qui n’ont que faire de la vieillesse et du savoir qu’elle a appris.

 

Ici je traverse les couloirs, sans allumer la lumière, pour aller m’occuper du linge que je viens de faire sécher. Je passe devant l’ascenseur qui s’ouvre à nouveau, laissant place au reflet de mon visage blanc sur le miroir. A part mon image il n’y a personne, et j’ai froid. La nuit la lumière est artificielle, et le jour le soleil ne parvient pas jusque dans les couloirs. L’ascenseur se referme, la lumière disparait, et la pénombre reprend ses droits. Il n’y a pas de bruits. Plus personne ne tousse, ne râle ou ne soupire. Le jour va se lever et je vais débaucher.

Ici je suis veilleur, et pourtant je pense ne servir à rien. Je veille à ce que leur salle à manger et leur salon soit propres, je veille à ce que leur café soit fait quand ils se réveillent, mais quand je pars en réalité je n’ai rien fait. Absolument rien. J’ai nettoyé la bouffe infâme qu’ils ont jeté par terre ou qui leur a donné la chiasse, et j’ai démarré la cafetière qui fait le café le plus imbuvable qui soit.

Ici, quand le jour se lève, je suis fatigué, j’ai envie de me doucher, de dormir et parfois de boire. Mais avant de rentrer chez moi, je souhaiterais glisser sous l’oreiller de mes grands-parents ou bien même au creux de leur main le moyen de leur assurer un bon départ, une bonne route. Afin d’être sûr que leur âme et leur esprit ne pourrissent pas avec eux. »

Les formes de ces Veilleurs s’inspirent des coquillages, composés d’une enveloppe extérieure générale et d’une structure interne. L’impression 3D comme outil était important, renvoyant au processus de formation cyclique et naturelle des coquillages.

Le coquillage est symbole de fertilité, de fécondité, de part le mouvement interieur/extérieur propre au mollusque qui adopte la coquille comme habitat. Il peut également signifier l’acte de renaissance spirituelle (résurrection) aussi bien qu’elle assure et facilite la naissance charnelle.


Chez les Mayas, le coquillage symbolise le monde souterrain, le royaume des morts, et est donc assimilé aux défunts, pour lesquels on allumait des bougies au sein de coquilles disposées sur les tombes.
Les coquillages étaient parfois cousus sur les vêtements du défunt.

Outre l’aspect symbolique du coquillage, son emploi dans de nombreux rites de vie ou de mort témoigne d’un questionnement et d’un attachement à la nature qui donnèrent lieu par exemple en Egypte Antique à des divinités mi-homme mi-animale. L’environnement naturel comme source d’étonnement, de fascination et de respect.

Ces Veilleurs sont à disposer au creux de la main d’une personne sur le point de mourrir, en tant que don. Il s’agit d’une croyance dite populaire, d’une fiction possiblement, mais l’acte d’y croire et de l’offrir amènerait déjà à une sorte de considération face au défunt et face à la nature, si, en plus, une terre locale était employée.

 

__________

Mircea Eliade, Images et symboles, Editions Gallimard, 1952

Veilleurs, 2018

Croquis préparatoire

Crayon, feutre