Sistres de Pellegrue, 2021

Argile récoltée

Dimensions variables, à l’échelle de la main

Nous étions quelque uns à souhaiter marcher vers la ville. Au départ simplement pour aller voir, entendre et observer ce qui s’y préparait. On ne savait pas encore alors la curiosité nous guidait.

Nous étions à peu près une vingtaine à nous être rassemblés, armés des sistres qui devaient les réveiller, ceux de la ville, ceux du monde désenchanté.

Nous étions vingt, jeunes et motivés, motivés pour marcher et chanter.

 

Alors un matin, encore endormis, au lever du soleil, nous avons commencé à descendre dans la vallée. Nous tentions de faire le moins de bruit possible, de nous concentrer sur notre respiration.

Nous tentions de trouver un rythme, quelque chose auprès de quoi nous référer, nous arrimer.

Les sistres nous le permettaient. Nous les avions fabriquer un jour que nous souhaitions tuer le temps ne serait-ce qu’une journée, un jour durant lequel on s’ennuyait. C’était un prétexte pour faire quelque chose ensemble, pour discuter, pour échanger et tenter de solutionner ce qui nous entoure et qui ne nous plaisait plus. On souhaitait juste faire un peu de bruit, simplement pour exister.

 

Nous en avions désormais chacun un, disposé au creux de nos mains, et nous avons commencé à les faire tressaillir, les faire vibrer, à les sentir bouger et prendre vie un à un. Nous étions calé sur notre respiration, sur nos pas, pour définir un rythme que ces sistres se sont mis à accentuer.

Tantôt grave, tantôt aigu, tantôt timide ou tantôt tendu, les sons produits nous faisaient avancer.

C’étaient d’abord des feuilles froissées au vent, de tendres torrents, au sein des cimes d’une forêt, puis ensuite des sèches brisées, sous nos pieds, par-terre gémissant sur le pavé.

La ville se rapprochait, nous nous en rendions compte. Le pas s’accélérait, les sons devenaient plus vifs, plus impulsifs et transformaient cette marche en une procession qui nous excitait.

Désormais, à chaque pas que nous faisions, à chaque mètre que nous traversions, plus rien ne pouvait nous faire reculer. Désormais, nos sistres ne pouvait plus cesser, de trembler, de s’entrechoquer, de tressaillir et de vibrer. Nos mains étaient guidées, vers le sol puis sur le côté, au dessus de nos têtes pour après retomber, reproduisant grâce au mouvement la diversité de nos pensées.

 

Car nous pensions à la montagne, à nos genoux s’entrechoquant lorsque nous descendions sur ses flancs, au soleil apparaissant sans prévenir, chassant le brouillard de ses rochers et de ses sommets. Nous pensions à nos vaches y broutant, aux bouquetins cognant.

Car nous pensions aux chemins de terre que nous empruntions chaque jour, à leur poussière se soulevant. Nous pensions à nos vies, à ce qui les défini, à ce que nous souhaiterions changer et faire évoluer ; nous pensions à l’avenir et ce qui le composerait.

Car nous pensions à nous tout simplement, tous ensemble marchant, prêts à crier, près à chanter, nos sistres comme objets nous fédérant, nous qui voudrions à nouveau entendre et accompagner les différents sons et bruits que la nature nous a octroyé, offert, presque à nos pieds.

 

Les premiers bâtiments alors apparurent, devant nous, fiers, droits mais mourant, se fissurant, avalant le son de notre respiration, de nos pas rythmés, des perles de nos sistres, ces sistres de grès polissant la peau près de notre poignet.

Nous voulions chanter le monde, reproduire et jouer pour sa fierté, celle de ces hommes et de ces femmes, de ces enfants là pour le respecter, l’écouter et le prier. 

Nous étions maintenant dans ces rues, entourés et perdus, regardés avec un air abattu.

Nous sentions perdre nos forces, notre envie, nos têtes se vidant face à ces gens. 

Quelques uns nous rejoignirent, appelant leurs parents, leurs amis en train de fuir.

Nous sentions nos sistres se taire en se figeant, peser de tout leur poids maintenant.

Nous sentions nos paupières trembloter, nos poils se hérisser, notre peau frissonnant.

Quelques uns parlèrent mais nous n’entendions plus rien. Nous disparaissions, au milieu de l’incompréhension de cette foule immobile et muette, le regard vide mais pourtant jugeant. 

 

Mes paupières clignèrent, et le noir un instant, résonna comme un objet cassé. 

Un objet lourd contre un sol dur et menaçant.

Kévin Thouraud - Corenthin Thilloy
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Extrait d’une pièce sonore réalisée par Kevin Thouraud à partir du texte ci-contre parlé/chuchoté et des enregistrements des sistres en grès réalisés au sein de l’Auberge de France à Rhodes au cours d’une résidence d’artiste en céramique contemporaine via l’Institut Français d’Athènes du 15 Septembre au 13 Novembre 2020.

Sistre N°5, 2020
Sistre N°5, 2020

Croquis préparatoire

Techniques mixtes

21 x 29,7 cm